Putain!!!! Pourquoi ce frein ne fonctionne plus???? 3ème Partie

Je vous propose ici une série de récits fiction présentant la façon dont 3 camerounais ordinaires ont vécu le même événement dramatique. Dans cet article, il s’agit de Don Guiffo, Policier en charge de la circulation dont la réputation sulfureuse cache mal une personnalité trouble dont l’ambition et les rêves ont très tôt virés au cauchemar.

Aussi loin qu’il puisse de souvenir, Jean Guiffo ne trouva pas trace d’un moment de joie dans sa vie. Aujourd’hui âgé de 32 ans, sa vie, il la subissait plus qu’il ne la vivait. Il se disait que la mort serait dans certaines situations meilleure que la vie qu’il avait. Mais pouvait-il sauter le pas? Biensûr que non. Bien que cela lui paru parfois la solution à ses problèmes, sa mort signifierait pour Cathy sa cadette l’enfer; mais plus grave pour lui, ce serait la damnation. Car en elle résidait la seule source d’humanité qu’il rencontrait sur cette terre aride de sentiments, et il essayait de lui donner ce qu’il n’avait jamais eu lui: l’AMOUR!!!

Très tôt dans sa vie, il avait été confronté à la violence. Vivant dans le quartier « Three Corner » de la ville de Tombel, ou son papa, ancien travailleur de la carrière de gravier située non loin, s’était installé après sa « retraite » anticipée suite à un accident de travail. Sa maigre pension d’invalidité servait plus à la voisine vendeuse de « koutoukou » qu’à sa pauvre mère qui se battait pour joindre les 2 bouts. Se battre dans le vrai sens du terme, car après une journée où elle avait passé 10 heures dans les plantations de thé, elle devait encore vendre pendant des heures le fameux « BHB ». Elle ne rentrait que tard le soir, non sans avoir laissé pour son fils une ration de BHB. Mais à la nuit tombée, commençait pour elle un autre combat; son mari, dont les élans libidineux se trouvaient éveillés par la consommation abusive de cet alcool de piètre qualité, se ruait sur elle, lui infligeait une bastonnade « nationale et souveraine » et sa journée s’achevait le plus souvent par un « viol ». Jean se bouchait les oreilles et sanglotait sur sa natte, se maudissant de ne pouvoir défendre sa maman. Il savait très tôt reconnaître ces moments là, et allait se cacher, car parfois il se prenait aussi une fessée après sa maman. Cette violence domestique allait d’ailleurs lui faire avaler son acte de naissance: un soir de juin 1990 alors que le Cameroun avait été battu par l’Angleterre en coupe du monde, elle avait eut la mauvaise idée de ricaner devant la mine abattue de son mari. Cela fut son dernier sourire car elle allait partir quelques jours plutard de suite de ses blessures.

Allait alors commencer pour Jean, un périple qui allait l’emmener chez tous les « oncles » possible et impossible. Il était un enfant violent, et cela tous ses cousins allaient l’apprendre à leur dépens. Cela lui avait valu de ne jamais passer plus de 6 mois dans la même maison. Tata Flavy, la sœur aînée de sa maman, avait bien essayé de tenir un an, mais cela avait eu raison de son mariage, car son époux détestait cordialement Jean, et ne lui avait pas payé l’école. il lui refusait même le droit de lire dans les cahiers de ses frères. Cette enfance mouvementée, Jean l’avait payé aussi sur le plan scolaire. Il n’avait qu’un CEP et ne voyait pas le monde avec beaucoup d’ambitions. Très tôt, il avait su que la solution pour lui résidait dans le fait de s’intégrer aux forces armées. Il avait essayé tous les corps d’armes, mais n’avait réussi qu’à la 8ème tentative à intégrer la « prestigieuse » école de police de Mutenguene. Là, entouré de plusieurs de ses « semblables », il avait appris à devenir un homme. Plus bénéfique, il avait appris à canaliser sa colère et à la mettre au service des autres. Pour la première fois de sa vie, il avait une famille. Il y avait appris à lire et à écrire, à se débrouiller dans des situations assez complexes. Mais comme il n’était pas « parrainé », son séjour labàs s’était lui aussi transformé en un long calvaire, victime de brimades et de fréquents bizutages, il lui arrivait très souvent d’être privé de sommeil ou de devoir effectuer les corvées des enfants de « Capo ». (…)

Maintenant qu’il était penché sur cette jeune femme, essayant de se rappeler les premiers gestes de secourisme appris une dizaine d’années plutôt, il se dit que sa formation ne le préparait pas vraiment à faire face à ce genre de situation. Elle était inerte, la violence de sa chute quelques secondes plutôt l’avait assommée. Elle avait une fracture ouverte à la jambe gauche. Son cœur battait la chamade. Tout cela parce qu’il avait interpellé ce camion au mauvais endroit, au mauvais moment. Et maintenant, le camion etait immobilisé au pied du tunnel, après avoir embouti dans sa course 2 véhicules et quelques « benskin ». Il leva la tête et vit le chaos laissé dans le sillage de cet engin de la mort, il y avait plusieurs blessés sur le carreau. Il regarda la jeune femme qu’il essayait d’aider, jeune belle, probablement de la haute classe vu ses vêtements. Pour la première fois de sa vie, il ressentit du remord. Au nom de quoi pouvait-on, au mépris de toutes les règles de sécurité, interpeller des usagers de la route de cette façon. Au nom du chiffre bien sur. Son nouveau commissaire n’avait cure de la sécurité des usagers, tout ce qui lui importait était les montants qu’ils lui ramenaient tous les soirs. Et Jean devait lui donner chaque jour 25000, et ceci, qu’il neige ou qu’il vente!!!

Il accéléra le massage cardiaque qu’il faisait à cette jeune dame alors qu’un car plein de ses collègues venait de garer. « Quelle rapidité! Surement ils étaient entrain de « cotiser » pas loin ». Ils allaient boucler la zone et essayer d’aider les secours à se mettre en place. Lorsqu’il eut une réaction de la jeune dame, il soupira de joie. Elle avait gardé son sac accroché à son bras, il y trouva son téléphone, il y avait bien de l’argent, mais cette fois, sa cupidité ne prit pas le dessus. Il appela le dernier numéro qu’elle avait composé, lui expliqua la situation: une voix calme et rassurante lui promis à l’autre bout du fil qu’il serait là le plutôt possible. Pour une fois, l’histoire qu’il racontera à sa jeune sœur ce soir sur son « héroïsme » sera vraie. Elle qu’il abreuvait chaque soir de ses « exploits ». Sauvetage d’un enfant à Makepe Missoke un jour, course poursuite d’un braqueur dans les ruelles non goudronnées de ndogbong un autre jour, gestion de disputes conjugales quand c’était pas une citation au tribunal de Ndokotti pour une affaire qu’il avait résolue. Elle se doutait bien qu’il inventait ses histoires, ou qu’il les embellissait, mais Jean était son héros.

Comment pouvait-il en être autrement? Il l’avait sortie quelques années plutôt des griffes de son père qui s’apprêtait, pour une N-ième fois, à s’adonner à son sport favori: la bastonner. Dieu avait voulu que lors d’une permission qu’il avait eue à l’école de police, il arriva à l’improviste et s’interposa entre son papa et elle. Profitant au passage pour « régler » avec son papa, tous les griefs qu’ils avaient depuis des années. Son papa avait fini a l’hôpital puis en prison. Elle s’était retrouvé dans un pensionnat à Loum ou passaient toutes les économies de son frère. Elle ne l’avait pourtant jamais vraiment connu, elle qui était né d’un second « mariage » (Un « vient-on-reste » en fait); il ne venait jamais à la maison à Tombel, bien qu’il lui envoya tout le temps un peu d’argent. Il avait payé ses études et depuis qu’elle avait eut son BACC à 16 ans, il l’avait faite venir à Douala pour qu’elle vive avec lui. Elle avait intégré l’ESSEC et était très brillante, bien que timide et réservée (sûrement les séquelles de sa jeunesse trouble). Jean avait construit autour d’elle une bulle pour qu’elle ne vit jamais le monde sombre dans lequel il avait vécu lui. Elle ne manquait de rien et se demandait toujours comment avec sa paie de policier, il parvenait à la mettre à l’abri du besoin. Question qu’elle se posa encore plus depuis la semaine dernière où il lui avait offert un ordinateur portable flambant neuf. Il adorait sa petite sœur, c’était la seule femme qui eut jamais vécu avec lui. Il ne s’autorisait pas d’avoir une relation suivie avec une femme, craignant que sa génétique trouble ne le transforma et sosie de son papa. Dans ses prières, Cathy demandait au seigneur d’accorder à son frère une vie apaisée, qu’il puisse lui aussi bénéficier de son grand cœur qu’il cachait derrière son visage serré. Oui, il était son héros!!!

La foule commençait à s’amasser autour du camion accidenté. Jean rechercha du regard le chauffeur qu’il avait interpellé quelques instants plutôt. En levant la tête, il le vit s’enfuir vers ndogsimbi avec déjà à ses trousses une foule en colère: « Pauvre homme » pensa t-il. D’autres tragédies se jouaient dans ce monde, dont certaines plus ténébreuses que la sienne. Il avait jusque là essayer de fournir à sa sœur cadette la meilleure des vies possibles, profitant de sa tenue pour arrondir ses fins du mois. Elle ne devait manquer de rien, et il avait fait le serment de faire d’elle une réussite, un peu à l’image de la femme inconsciente qu’il tenait dans ses bras quelques instants plutôt. il avait jusqu’à présent pensé que  » la fin justifie les moyens »; mais à quel point cela était-il vrai? Pouvait-on au détriment de tout humanité tracer sa route comme un loup solitaire? Quel exemple donnait-il à sa sœur cadette? celle d’un cowboy lancé dans une vendetta ou celle paternelle d’une grand frère prêt à la guider dans les méandres de la vie, et cela même si il fallait qu’elle découvrit que la vie n’était pas aussi rose qu’il l’avait dessinée pour elle?

Il venait de prendre une décision. Celle de vivre!!! En voyant, pendant les secondes précédentes plusieurs destins se désintégrer du fait de beaucoup de fautes humaines, dont la sienne, il ne lui restait qu’à utiliser le restant de ses jours pour vivre, ce qu’il n’avait jamais fait depuis sa naissance. Pourquoi fallait-il que le monde soit dirigé par l’intérêt? Pourquoi son travail de force de l’ordre était devenu secondaire au bénéfice de sa cupidité et de celle du système? Pourquoi? Pourquoi??? Jean se dirigea vers la zone du drame avec la ferme intention de sauver le maximum de vies. Cet accident, bien que dramatique avait eut pour effet de réveiller sa conscience endormie depuis le tendre moment qu’il passait sur les genoux de sa tendre mère alors qu’il était encore un enfant. Pourquoi ce frein avait-il attendu la fin de journée pour lâcher? Son monde venait de passer de l’ombre à la lumière. Dommage qu’il eut fallu un événement si tragique pour qu’il se rendit compte de chance qu’il avait: être en vie!!!

 

3 réflexions au sujet de « Putain!!!! Pourquoi ce frein ne fonctionne plus???? 3ème Partie »

  1. Belle plume. Un événement, 3 acteurs, chacun son histoire…
    Ça me rappelle un film que j’avais aimé, Angles d’attaque, dans lequel le même événement est mis en scène et vécu par plusieurs personnages…
    Tes 3 histoires sont une illustration même du concours de circonstances. Chaque personnage a son histoire, son background, son objectif ponctuel et il prend une décision qui change son destin et celui de beaucoup d’autres…
    J’ai vraiment pris du plaisir à lire c’est angles d’attaque! Vivement d’autres mises en scènes différentes d’un seul et même événement (heureux cette fois ci…).

    Aimé par 2 people

  2. J’ai aimé les trois mais cette histoire est toute paticulière. Ce choix pour un homme appartenant à un corps honni de notre pays de « change for good » c’est juste un rayon de soleil. Plus généralement, merci pour ces trois textes qui nous rappellent la folie que nous commettons de juger les autres trop vite lorsqu’on est face à une situation donnée, et en particulier une situation de crise. Il y a de l’espoir. On attend les prochaines histoires!

    Aimé par 1 personne

  3. Effectivement ces 3 histoires me font penser à Angles d’attaque. C’est interessant d’avoir une même histoire vue successivement telle que les différents personnages la vivent. C’est un puzzle en fait.
    Très belle plume.
    J’ai hâte de te lire.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s