La peur en héritage

Cher fiston, je t’écris de mon lit à l’hôpital Mali-Gavardo de Bamako. Comme tu l’as surement vu aux informations, nous avons subi une attaque ce matin à notre hôtel. Ce petit courrier est pour moi l’occasion de vous rassurer tes sœurs et toi, votre maman et moi sommes encore en vie, bien qu’un peu secoués. Cette chance d’être en vie que plusieurs de nos compagnons n’ont pas eu aujourd’hui.

Laisses-moi te dire que même à mon âge, on a peur de mourir. Oui malgré mes 79 ans, je suis heureux de la chance qui nous a été donnée de pouvoir vous serrer dans nos bras quelques fois encore. Votre maman et moi n’auront jamais de cesse de vous remercier pour cette dernière lune de miel que vous nous avez offerte. Vous nous avez permis de passer des moments mémorables et de mieux apprécier ce que nous avons accompli en 55 ans de commune. Alors nous vous interdisons d’avoir des regrets ou de culpabiliser pour quelques raisons que ce soit.

La barbarie de cette journée nous a au contraire permis de mieux mesurer l’importance de l’amour. Amour dont vous avez fait preuve en vous mettant ensemble pour nous offrir ce voyage de 2 semaines. Amour dont vous avez toujours fait preuve les uns envers les autres, envers vos innombrables amis que nous avons vu défiler tout au long de votre enfance qui nous ait apparu très courte en ce jour. Je ne sais pas pourquoi, mais nous avons particulièrement pensé au copain musulman de ta sœur. Dieu que nous aimions Ibrahim!!! Nous nous demandons toujours, plus de 25 ans après, pourquoi ça n’avait finalement pas marché entre eux. Ta maman et moi en parlions encore hier soir. Quel charmant jeune homme!!! Sa dévotion à sa religion ne l’a jamais empêché de respecter la nôtre, ou même notre culture. Le plus curieux c’est qu’il te respectait comme un aîné. Je pense que c’est le seul homme avec lequel elle ait jamais été heureuse. Le seul pour lequel nous n’ayons jamais eu de crainte quant à la sécurité de Corine. Si tu as toujours de ses nouvelles, prière de lui transmettre nos salutations

Aujourd’hui, en ces heures sombres où l’appartenance à une race, à une culture, à une religion semble dessiner une cible sur notre dos, il est déplorable que les valeurs de l’amour, l’écoute, ne priment plus sur l’exploitation de la peur et de la haine. Je voudrais vous demander de rester sereins Ne versez pas dans la paranoïa qui ferait de toute personne différente un ennemi. Je vous sais plus intelligents que cela. Les valeurs que votre maman et moi avons essayé de vous inculquer doivent primer. Car il y a encore de l’espoir. Savez-vous que nous ne devons notre vie qu’à un inconnu de confession musulmane? Alors que les assaillants frappaient à toutes les portes en vérifiant s’il y’avait des occidentaux dans l’hôtel, il a pris son courage à deux mains et est venu dans notre chambre où nous étions blottis, transis de peur, et nous a offert de nous réfugier dans la sienne. Alors oui, il y a de l’espoir. Nous espérons pouvoir rentrer à Paris très vite, mais plus que tout, nous serons toujours reconnaissants d’avoir fait la connaissance de cet homme bon.

Que dire de ces vaillants soldats qui pour certains ont donnés de leur personne pour venir à notre secours? Penses- tu qu’ils se soient souciés un seul instant de notre race? De notre religion ou même de notre origine? Que nenni. Et les médecins de cet hôpital qui s’occupent de nous avec dévouement? Encore que votre maman et moi n’avons subi que quelques dégâts mineurs dûs aux gaz lacrymogènes.

Alors, bien que l’heure soit grave, nous ne souhaitons pas vous laisser en héritage la peur et la haine. Vous valez bien mieux que cela. Les valeurs de tolérance et de cohésion devront prévaloir. Votre mère et moi sommes au crépuscule de notre vie, mais vous, vous avez encore de longues années à vivre, et par les temps qui courent ce n’est pas forcement une bonne nouvelle. Alors, il vous faudra puiser au fond de vous pour que l’humanité reste sauve. Et les événements de cette journée ne sont pas de bon augure. Nous craignons de vous léguer une seule chose: la peur!

Ton papa qui t’aime tant

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