« Quand ma vie déraille »

Dans cette série, je vous présente 3 destins qui ont été chamboulés suite à l’accident de train survenu le 21 Octobre à Eseka. Ces récits, bien que fiction, se veulent ma participation au processus de deuil qui sera long et douloureux pour de nombreuses familles. Dans cet article, Marie dont le mariage a été célébré le 22 Octobre, mais dont le papa qui avait pris « le train de la mort » pour y assister n’arrivera jamais.

Ce jour devait en principe être le jour le plus heureux de ma vie. J’en avais rêvé des mois durant; je l’avais imaginé dans chacun de mes songes. Mais le seigneur en avait décidé autrement. Aujourd’hui le jour de mon mariage s’apparentait plus à un événement triste. Et triste il l’était. Pas que je ne fusse heureuse d’unir enfin ma vie à mon amoureux de toujours, mais les événements de la journée en avaient décidé autrement.

« The show must go on! »

Assise sur le rebord du lit de notre suite nuptiale, je me disais que je devais faire partie de ces personnes que le créateur oublie lorsqu’il écrit un destin heureux. Parce que mon histoire jusqu’à ce jour n’avait pas été du tout reluisante. Elle avait certes été ponctuée d’évènements heureux comme ma rencontre avec Philippe, la naissance de mon petit Franklin. Mais plus globalement, ma vie avait été une longue litanie de malheurs et de larmes; de tristesse et de moments remplis d’amertume. Je me forçais de sourire pour ne pas gâcher la journée de mon amoureux, et lui aussi essayait de faire bonne figure. Il devait probablement s’en vouloir d’essayer d’être heureux, alors que je baignais dans la tristesse la plus profonde. C’est d’ailleurs pour cela qu’il avait essayé de repousser la cérémonie, ce à quoi j’avais apporté un refus catégorique, pensant à toutes les dépenses déjà engagées, les billets déjà distribués etc. Une annulation à moins de 24 heures de la cérémonie aurait été synonyme de suicide financier, et les noces n’auraient pas pu être reprogrammées avant des mois. Toutes ces contraintes et aussi l’envie de m’unir à mon être aimé m’avait convaincue de rester sur le plan initial. The show must go on!

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A quelques minutes de la soirée de gala, je ne pouvais m’empêcher de revivre pour la centième fois les événements survenus durant les 24 heures précédentes.

[…] Rêvant au bonheur d’épouser l’homme ma vie alors que j’étais à ma dernière séance de soins de beauté prénuptiaux lorsque mon téléphone sonna. A l’autre bout du fil, mon oncle Joseph m’annonçait qu’il avait finalement pu acheter un billet de train, et avait pris place dans le wagon qui grouillait de monde. Il avait pu tant bien que mal trouver une place assise, et la première classe aujourd’hui grouillait de monde, on aurait dit la gare routière de Mvog Atanga Mballa s’était-il amusé. Il faut dire que la gare grouillait de monde en raison de l’incident qui s’était produit dans la nuit sur le tronçon routier reliant Douala à Yaoundé, coupant cette artère vitale pour le pays. Alors tout le monde s’était déporté sur le train, seul moyen de transport accessible à la majorité des camerounais pour rallier les 2 plus grandes villes du pays. Mon oncle me raconta que son trajet depuis l’aube ou il avait quitté notre village situé pas loin de Ngoumou avait été assez épique. Tonton Ebogo, habituelle chauffeur ralliant le village à Ngoumou par Akono  ayant eu un deuil, il avait fallu sortir avant les premières lueurs et espérer attraper un « opep » pour Ngoumou. Il avait été chanceux et n’avait attendu que  30 minutes. A son arrivée à Ngoumou, il avait aussi eu la chance de trouver assez vite une place pour Yaoundé dans le car assurant la liaison. Son arthrite et la surcharge aidant, il était arrivé à Yaoundé les jambes en compote. Mais la joie de revoir sa fille dans quelques heures lui fit oublier toute douleur et il put surmonter toutes les difficultés, dont l’épique bataille pour acheter un billet de train.

Maintenant que son oncle était assis sur la banquette autrefois rembourrée de ce wagon, elle était soulagée et ne pensait qu’au bonheur qu’elle verrait dans les yeux de son oncle demain lorsqu’il la conduira à l’autel. Elle ne se souciait même pas des sacs de bâton et autre viande de brousse qu’il avait fait mettre dans le wagon fourgon, et dont il s’était plaint tout à l’heure de pas savoir si ils arriveraient même à Douala. Loin de ces préoccupations, elle était tout à son bonheur de revoir son oncle, son « Papa Yossep », la seule famille connue qui lui restait sur cette terre. Ca faisait des mois qu’ils ne s’étaient pas revus. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à la petite fille qu’elle avait été, devenue aujourd’hui une femme splendide aux dire de ses nombreux courtisans ce qui soulevait souvent assez souvent la jalousie de son amoureux. De penser au long chemin  qu’elle avait traversé, à la sueur et au sang qui avaient coulé pour la mener où elle se trouvait. Oui sans Papa Yossep, elle ne serait rien, et elle lui devait tout, et elle avait insisté auprès de Philippe pour que des honneurs lui soient rendus tout au long de leur processus d’union. Et Philippe s’y était plié sans problèmes, probablement reconnaissant à son beau-père d’avoir su faire de Marie, une femme si accomplie et si dévouée.

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Née d’une relation adultérine, alors que sa maman n’avait que 16 ans et avait été mise enceinte par le directeur du CES qu’elle fréquentait, sa maman avait dû se débrouiller toute seule avec sa grossesse car le géniteur avait rejeté toute responsabilité. Au terme de 9 mois d’une grossesse difficile, elle était finalement décédée en donnant naissance dans cet infirmerie de village où l’alcool frelaté servait de désinfectant. Le bébé avait alors été récupéré par Papa Yossep, le grand frère de sa maman, alors instituteur à l’école publique de Mévoul. Cet enfant avait été une bénédiction pour Mama Agathe son épouse qui n’avait jamais pu en avoir. Elle l’avait élevée comme la sienne, lui donnant amour et éducation du mieux qu’elle avait pu. Mais la vie au village était difficile, et elle aussi allait partir après avoir été mordue par un serpent dans son champ. Son corps n’avait été retrouvé que 3 jours plutard. Son « papa » avait été dévasté mais avait tenu le cap. Il le devait à sa fille chérie, qui restait sa seule famille dorénavant.

Sa solde de misère les avait gardés en vie, et grâce à Dieu, elle était une élève brillante et très travailleuse. Elle réussissait à concilier ses études et les diverses activités champêtres qui étaient l’apanage de la vie rurale. Et ses vacances n’étaient pas en reste, elle travaillait aux champs et allait vendre ses produits à Mbalmayo, ce qui  lui permettait de faire des économies et d’aider son papa à la rentrée. Et même lorsqu’elle avait eu son Baccalaureat et qu’elle était allée étudier à Douala, il ne se passait jamais une année sans qu’elle retournât dans son village aider son papa dans les champs. Elle adorait cet homme qui lui avait tout appris et avait fait d’elle une femme vertueuse et croyante. Et lorsqu’elle avait décroché son premier emploi dans cette banque ayant pignon sur rue, elle avait fait venir son papa en ville, surtout pour suivre son était de santé qui commençait à décliner. Il n’avait tenu qu’un seul mois dans cette vie urbaine, préférant le calme de sa case au village au brouhaha et à la chaleur de Douala. Et chaque fois que c’était possible, elle rentrait le voir. Elle remerciait chaque soir  le Seigneur de lui avoir donné un papa si aimant, elle avait d’ailleurs donné à son fils le nom de famille de son « papa ». Il était son ange protecteur et le revoir à son mariage était le meilleur cadeau qu’il puisse imaginer. Et cela se ferait dans quelques heures. Philippe avait insisté pour aller chercher son beau-père lui-même. Surement avait-il prévu quelques activités masculines avant de le ramener à la maison, probablement tous deux loin de l’état de sobriété. Elle aimait ses deux hommes !

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[…] Ca faisait des heures que des images atroces circulaient sur les réseaux sociaux, et elle n’avait toujours pas de nouvelles de son oncle. L’information était désormais officielle, le train qu’avait emprunté son oncle avait subi un déraillement dans la localité d’Eseka dans la région du Centre du pays. Et depuis 2 heures, elle essayait en vain de le joindre sur son téléphone en vain. Elle s’accrochait au fait que son papa n’étant pas technophile, avait son téléphone presque toujours éteint et ne l’allumait que lorsqu’il voulait appeler ou les dimanches à 15h quand sa fille l’appelait. Elle espérait de tout cœur qu’il était sain et sauf quelque part et allait rallumer son téléphone et lui faire signe dans quelques minutes. Philippe avait quitté son travail et l’avait rejointe à la maison. Il était lui aussi abattu et essayait tant bien que mal à travers ses relations de retrouver son beau-père à Eseka. Il avait diffusé sa photo sur les réseaux sociaux, et l’avaient envoyée aussi à des amis d’amis qui se trouvaient sur place et qui avaient pu s’en tirer sain et sauf. Moins d’une heure plutard, il reçut l’information qu’il se refusait d’accepter, bien qu’il l’eût imaginée depuis le début de la tragédie, vu les photos qu’il recevait du lieu de l’accident. Là sur son whatsapp, il avait reçu une photo où il était assez aisément facile de reconnaître son beau-père. Il n’avait pas pu en réchapper et son corps avait été extrait de la carcasse qui restait du wagon où il avait voyagé. Et comme plusieurs autres, il était allongé là sans vie, ses papiers d’identité sur sa poitrine pour faciliter la procédure d’identification des victimes. Il ne savait pas comment l’annoncer à Sa chérie…

La soirée fut pénible. Philippe avait proposé de repousser le mariage, le temps de faire le deuil. Mais elle avait refusé. Elle ne pensait pas que ce fut adéquat, et surtout cela leur couterait trop financièrement. Et en son for intérieur, elle savait que son papa n’aurait pas accepté qu’elle repoussât son mariage pour cela. Elle se consolait en se disant qu’il n’avait probablement pas souffert et s’en était allé avec l’idée heureuse que sa fille convole en justes noces le lendemain. Que malgré la vie difficile qu’elle avait eu étant petite, elle avait réussi sur un plan professionnel, faisant partie des quelques camerounais qui émargeaient plus d’1Million à la fin de chaque mois. Maman d’un jeune ange qu’il avait porté dès sa naissance, oui Papa Yossep devait surement être heureux pour sa fille, où qu’il soit. Et que maintenant elle s’unirait à un homme spécial qui saurait prendre le relais du travail qu’il avait si durement accompli tout au long de sa vie. Non Papa n’était pas parti sur une note triste. Et à bien y voir, il aurait surement préféré cette mort-là à celle douloureuse et longue que lui promettaient ses problèmes de santés récurrents. Néanmoins elle restait inconsolable.

« Seule au monde »

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Et cela avait encore été pire durant les cérémonies! Quand il avait fallu que le chef de famille signe son acte de mariage et qu’il n’y avait personne pour le faire. Quand elle avait remonté l’allée de la chapelle toute seule, en sanglots, pensant à la joie que son papa se serait faite de la conduire à l’autel. Quand le photographe annonçait la famille de la mariée, et que les amis de Philippe se précipitaient avec des moues gênées pour qu’elle ne se retrouve pas seule sur ses photos de Mariage. Et ça allait encore être pire dans quelques minutes lorsque leur imprésario demandera à la mariée de faire un tour d’honneur avec son papa!!! Non ce jour était loin d’être le plus beau jour de sa vie, et l’idée qu’elle s’était toujours faite de son mariage de rêve avait pris une tournure cauchemardesque. Elle espérait pouvoir se réveiller de ce cauchemar ignoble qui avait fait d’elle une sans famille. Heureusement, le Seigneur lui avait permis de s’unir ce jour à son homme, sinon, elle aurait vraiment été seule au monde !

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