Chut!!!!

En contemplant le chef d’oeuvre dont j’avais fais ma vie jusqu’à présent, je ne pu m’empêcher de verser une larme. Même comme je m’arrangeais toujours pour blâmer les autres, il fallait reconnaître que j’étais le principal responsable de tout ce qui m’était arrive ces derniers temps.

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le confort, l’argent et la paresse par-dessus le marché » Polybe, vers 427-347 av. J.C

Je m’étais toujours considéré comme incompris par mes parents, par mes aînés. Jamais nous n’avions été sur la même longueur d’ondes. Cette ancienne génération ne comprenait rien à nos besoins, à nos rêves, à nos envies. A se demander si grandir et prendre des responsabilités les rendait séniles. Toujours est-il, pendant toute mon adolescence au pays, j’ai erré comme une âme en peine tentant de s’affirmer, de se créer un projet de vie, ou plutôt  d’imposer mon projet de vie. Et pourtant notre époque se prêtait à la réalisation des rêves les plus fous, et je ne comprenais pas pourquoi mes parents essayaient toujours de me confiner aux anciens schémas: Dur labeur entraînant réussite. Les exemples étaient légions de jeunes qui du jour au lendemain avaient fait fortune sans pour autant s’être usé à la tache ni briser l’échine à des taches ingrates.

C’est d’ailleurs un énième clash avec mon grand-frère, tonton Marc en charge de mon éducation depuis la mort tragique de nos parents qui m’avaient décidé. J’avais mis  en branle mon plan pour me lancer dans la grande aventure qu’était la vraie vie. J’étais décidé, j’y entrerais par la grande porte, et le plutôt possible. Alors profitant d’une énième soirée où je me retrouvais seul, mon grand frère cumulant les boulot pour pouvoir joindre les 2 bouts, j’étais parti! Non ce ne serait pas pour moi les longues années pour finir avec un salaire de catéchiste. Ce ne serait pas pour moi les fins de mois difficiles. Surtout pas pour moi une vie de looser comme celle que se traînait Marc. J’avais la jeunesse pour moi, j la vigueur pour moi, il ne manquait que l’initiative, et je venais de m’en accaparer.

Plusieurs mois après mon exploit, la chose qui me fait le plus mal, ce n’est pas la traversée du désert, non il faut souffrir un peu quand même pour atteindre le paradis. Ce n’est pas le fait d’avoir dû commettre des actes ignobles pour survivre. Non, ce qui m’avait déchiré le cœur, était le message que m’avait laissé mon frère sur mon Facebook. Il croyait en moi toujours, il espérait que je me portais bien, quelque fût l’endroit où je me trouvasse, et attendait avec calme que ma crise me passa pour revenir à lui, il me reprendrait a bras ouverts, tel le fils prodigue. A croire que le fait qu’avoir vendu tout le petit mobilier qu’il avait réussi à acheter au prix de multiples sacrifices, pour financer mon escapade ne le touchait pas. Au fil des semaines, ses messages se faisaient plus inquiétant, et plus alarmistes, il espérait au fond de lui que je soit toujours en vie, que mes parents veillaient sur moi. Evidemment je ne pouvais lui répondre. La honte, le regret, et surtout l’incapacité de prendre la moindre initiative.

Car de rêveur patenté, j’étais devenu esclave. Ceci, au sens propre du terme!

Apres des mois de périples pour rallier l’Europe, dans des conditions pires que celles qui m’avaient été vendues, nous avions été remis à « Mollah ». Nous avions été informés plus tard qu’il avait financé la majorité de notre trajet, et que les 2 Millions que j’avais versés pour faire partie de l’aventure ne couvraient même pas la moitié des dépenses. Dès mon arrive, j’étais donc redevable à un inconnu d’une somme que je n’aurais même pas imaginé gagner un jour, même au plus fort de mon délire d’émancipation. Or, il fallait maintenant rembourser jusqu’au dernier centime avant de pouvoir jouir de liberté. Et les moyens de pressions, il n’en manquait pas. Aujourd’hui j’étais devenu de la chair à pâté, et ne représentait pour Mollah qu’une source de revenus. Je ne compte même plus les fantasmes de clients dépravés que j’ai dû assouvir, espérant me rapprocher de ma liberté, à chacun de ces actes indignes. Je ne trouvais le réconfort qu’auprès de mon ami Salif, qui lui aussi était un enfant rescapé de la traversée et âgé de 15 ans comme moi. Nous nous soutenons mutuellement, appelant nos différents dieux au secours pour nous sortir de là. Je pense que sans lui, je me serais déjà suicidé.

Dans mon enfance, j’avais coutume de répondre « Nulle part » à la maxime qu’aimait à me rappeler Marc: « Qui va lentement, va surement ». Je prenais aujourd’hui le plein sens de cette phrase 1000 fois entendue. En essayant de donner un coup d’accélérateur à ma vie, je l’avais projetée vers l’enfer. Le studio que je partageais avec mon grand-frère à Bepanda Yonyong me semblait un palace à présent. Les moments passés à discuter avec lui, à l’accompagner au foot, ressemblaient à des activités tout droit descendues du paradis. Ma vie aujourd’hui était confinée dans cette chambre lugubre et dans les salons feutrés a l’étage de cette maison de passe où notre ‘souteneur » recevait ses clients en mal de fantasmes basanés que seuls pouvaient combler de jeunes nègres, que le manque de perspectives avaient transformés en victimes volontaires rêvant à une probable sortie du tunnel un de ces quatre…

– Toc toc toc… entendis-je à la porte: « Le Mignon (Mon petit nom). Prépares-toi, tu as une prestation dans une heure. C’est un très gros client, faut pas nous décevoir! »

Le cœur battant, je sortis de mes rêves. Oui ma vie était devenue un enfer!

Mais Chut!!! Ne le dites a Personne…

2 réflexions au sujet de « Chut!!!! »

  1. Très bien écrit, comme d’habitude!
    Mais dis-moi, il faut vraiment fouiller et être attentif pour retrouver la thématique proposée! En cela, je te rends justice! Tu stimules notre esprit d’analyse et nous obliges à prêter vraiment attention à tes écrits.
    Par contre, j’adhère totalement à l’axe que tu as choisi de développer. L’occident à été représenté dans l’imaginaire des jeunes africains comme le paradis , l’el dorado qu’ils recherchent et veulent atteindre très vite. Trop vite…

    Aimé par 2 people

  2. Trés beau texte qui pourraient sensibiliser les candidats à l’immigration clandestine des dangers qui peuvent survenir si tout ne se passe pas comme prévu. L’occident n’est pas toujours le paradis sur terre surtout quand on a affaire à des personnes de mauvaise foi. Il faut prendre son temps pour atteindre ses objectifs

    Aimé par 1 personne

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